Gravure à l'eau forte, par M. Marladot (de Metz)
D'après le pastel original de M Auguste Rolland (de Metz)

Extrait du livre: Manuel du chasseur au CHIEN D'ARRÊT année 1857.

Léonce De Curel

DE LA PERDRIX.

Nous sommes au 20 Octobre, les cailles ont regagné l'Inde et l'Afrique, si vous avez suivi mes conseils, vos compagnies de perdreaux sont à peu près intactes et vous pouvez désormais les poursuivre sans scrupule.
La perdrix, de même que la caille se trouve à peu près partout, avec cette différence cependant que la perdrix née dans un taillis, ou celle qui a été souvent tiraillée, se tient aux environs d'un bois et ne le quitte que le soir vers trois à quatre heures, pour y rentrer le lendemain matin, après avoir mangé.
La pluie chasse les perdrix hors des bois le bruit des gouttes, en tombant sur les feuilles et par terre, les inquiète et elles sortent en piétant.
Les amateurs qui savent cela et qui ont vu rentrer une compagnie, se postent à bon vent et affûtent leur sortie. C'est un pauvre métier. Le matin, vous trouverez plus particulièrement les perdreaux dans les chaumes au ressui, plus tard ils gagnent le couvert, pommes de terre, betteraves, colzas, surtout si la chaleur est grande. Votre chien croise devant vous à une distance de vingt-cinq à trente pas, il avance, il recule, il retourne sur lui-même : quelque chose d'extraordinaire se passe,des émanations particulières, mais vagues encore, lui sont arrivées, tout d'un coup elles frappent franchement son odorat, il tombe en arrêt.
Vous reconnaissez que ce sont des perdreaux, parce que sa tête est haute et sa queue horizontale, quelquefois il s'assied tout doucement, surtout si vous êtes un peu éloigné. Tous les chiens n'arrêtent pas absolument de la même façon, mais il n'importe, il faudra peu de temps pour que vous soyez au courant des allures du vôtre et vous vous tromperez rarement. Vous tournez depuis quelques instants, vous n'avez rien pu découvrir à terre, la compagnie part, attention! et, plus que jamais, ne vous pressez pas,ne vous emportez pas, ne jetez pas votre coup de fusil au hasard dans la bande; c'est là l'écueil le plus grave, les meilleurs tireurs s'y brisent longtemps. En tirant sans viser, vous manquerez neuf fois, mais la dixième, vous réussirez et tuerez trois ou quatre perdreaux. Exemple: en 1854, à Amelange (Moselle), nous chassions un jour d'ouverture ; la chaleur était extrême et nous avions fait peu de chose, quand ma chienne, l'illustre Sola, tomba en arrêt dans un champ de millet: c'étaient des perdreaux, ils partirent dans le soleil,je les voyais à peine,je tirai au petit bonheur mon après avoir ramassé celui qui s'étant jeté à gauche fut tué premier coup; de mon second coup: je reçus successivement de la gueule délicate de ma chienne treize autres perdreaux, grands et maillés. J'appris quelques jours après et de la bouche même du garde, que le lendemain, en coupant le millet, il avait encore trouvé deux perdreaux blessés et incapables de fuir.
Total: quinze sur dix-neuf d'un seul coup! C'est, dans le genre, le fait le plus incroyable que j'aie vu ou dont j'aie même entendu parler par les plus audacieux hâbleurs.
Plusieurs personnes de Metz qui vivent encore, notamment M, de M.., capitaine d'état-major, ont été témoins de ce coup merveilleux, et d'ailleurs, ceux qui me connaissent savent que je suis incapable de mentir et d'exagérer d'un seul perdreau. L'appât d'une telle réussite, d'un raccroc si heureux, ne doit pas vous tenter, ne vous laissez pas séduire, ni étonner par le bruit. Visez, visez toujours et les probabilités seront renversées, c'est-à-dire que vous tuerez neuf fois sur dix, ayant pour vous, non-seulement le perdreau ajusté, mais les voisins qui ne sont pas assurés contre les écarts de votre plomb. La seule chose permise au départ d'une compagnie, c'est de voir tout d'abord que deux perdreaux vont se croiser et de saisir le moment: Si un perdreau est tombé mort, ne courez pas, mira no toca, comme disent les Espagnols, encore moins s'il n'est que blessé; n'excitez pas votre chien, ne l'animez pas, calmez-le au contraire, forcez-le à se coucher à vos pieds; puis, quand votre fusil sera chargé, conduisez le doucement à l'endroit où la pièce est tombée, ou sur la trace qu'elle a suivie en fuyant.
Si Médor s'emporte sur cette trace, arrêtez-le à tout prix, criez: beau! de votre plus grosse voix, employez les menaces et le fouet, au besoin sachez perdre votre perdreau; si vous avez un collier de force, faites-en usage. Un chien qui reconnaît qu'une pièce est blessée, et ils le reconnaissent tous sera très-disposé à la courir; s'il la rejoint, dans son emportement il la fera partir, et probablement elle sera perdue pour vous; s'il l'attrape ce sera mille fois pire, car voici les conséquences probables: il contractera une grande disposition à bourrer les pièces de gibier qui remueront ou couleront à son arrêt, à les marcher, à les serrer, peut-être plus encore si le perdreau saisi l'a été loin de vos yeux et de vos cris. Vous voyez-bien qu'à ce charmant jeu de la chasse, il n'y a point de petites fautes, c'est comme au whist ou au piquet. Il arrive souvent que votre chien étant en arrêt, tourne la tête avec précaution de gauche à droite. Vous lirez et vous entendrez dire qu'il veut, par ces mouvements, vous indiquer le nombre de perdreaux ou de cailles, n'en croyez pas un mot. J'ai une haute estime pour l'intelligence du chien, mais cela ne va pas jusqu'à lui donner la connaissance innée de l'arithmétique.
Lorsque votre chien tourne la tête, lorsqu'il change son arrêt, c'est que, les perdreaux n'étant pas réunis, le sentiment lui arrive de plusieurs cotes a la fois; c'est qu'un perdreau inquiété par sa présence ou la vôtre, a levé la tête, qu'un autre a coulé en attendant le signal du départ général.
Lorsque vous aurez fait lever une compagnie, que vous ayez tiré ou non, tué ou manqué, regardez la remise et rendez-vous-y en prenant le bon vent. Mais pour Dieu, encore une fois, n'y courez pas. Soyez calme si vous voulez que votre chien le soit, et puis, quand les perdreaux sont forts et maillé, le bruit, les cris, les grands mouvements les effraient et ils partent hors de portée. En manœuvrant mal et soi-même et son chien, on peut voir beaucoup de gibier et ne pas tirer un seul coup de la journée.

 

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