TAILLEUR POUR CHIENS

On parle beaucoup depuis quelque temps, des tailleurs pour chiens, spécialistes inconnus de nos ancêtres. Celui que j'allai voir dans sa superbe boutique, aux vitrines garnies d'étalages étranges, s'étonna de ma naïve ignorance.
Mais, dit-il, notre industrie est déjà ancienne, et on s'avise seulement de la découvrir. J'admets qu'autrefois nos prédécesseurs fabriquaient plus exclusivement le paletot, et n'étaient point mis en demeure de fournir, comme aujourd'hui, des trousseaux complets pour la nuit et le jour, pour l'intérieur, la promenade et les cérémonies ; cependant jamais les petits chiens de luxe n'ont absolument été dépourvus de garde-robe.
Le confort dont nous les entourons est même bien dépassé en Angleterre. Savez-vous qu'a Londres il vient de s'ouvrir, a côté des ateliers de tailleurs, deux magasins, l'un tenu par un pédicure, l'autre par un dentiste pour chiens ? Le premier soigne leurs durillons et leur coupe les ongles, le second leur lave les dents et les parfume, plusieurs fois par semaine, car il a de nombreux abonnés. Ainsi donc, en adjoignant a notre commerce d'accessoires un rayon de vêtements, nous n'avons fait que suivre, à distance respectueuse, l'exemple de l'étranger.
La clientèle ne nous manque pas. Elle s'est recrutée au début parmi les demi-mondaines désireuses d'avoir sur le siège de leur calèche un toutou aussi bien vêtu que leur cocher ou leur valet de pied, mais nos belles athéniennes ont fait école et je vous surprendrais en vous montrant la liste des aristocrates des deux sexes qui les ont imitées.
J'estime qu'a l'heure actuelle les tailleurs pour chiens, à Paris, peuvent compter au bas mot sur 5 ou 6.000 clients attitrés dont ils reçoivent, plusieurs fois par an, des commandes.
Voici maintenant en quoi consiste le trousseau d'un chien sélect.


Le collier tout d'abord a subi des embellissements d'importance ; on s'est appliqué a lui enlever son aspect de carcan d'esclavage, pour l'incliner a l'ornement pur. Un modèle qui a joui d'une grande vogue est le faux-col en celluloïd, avec cravate rouge également en celluloïd et formant noeud sur le devant. Une clochette suisse y est attachée en guise d'épingle. C'est propre, et facile a tenir brillant d'un seul coup d'éponge, mais ce n'est pas le dernier mot du chic. Le collier « dernier bateau » est rond, en forme de jonc, dont l'âme en maroquin disparaît sous un semis de clous dorés a facettes.
Le chien doit toujours porter un bracelet de patte en filigrane d'or, au besoin agrémenté de pierreries vraies ou fausses. Il le met à la patte gauche, entre l'ergot et la jointure du pied. C'est a ce signe que les chiens du monde se reconnaissent entre eux, même quand ils ne sont pas en tenue.


Vous ai-je dit que le bracelet est toujours muni d'un petit grelot doré ou argenté ? Très délicate la confection des grelots. On nous livre la sphère creuse et pourvue de la petite boule d'acier qui doit tintinnabuler contre les parois, mais c'est nous qui pratiquons la fente dont dépend le son. Un coup de lime de trop et le grelot sonnera le chaudron ! Pour arriver au son argentin, il faut que l'ouvrier exécute un vrai travail de précision. C'est pourquoi nous avons un établi d'orfèvre a domicile.
J'arrive au trousseau proprement dit :
Le linge de corps vient en première ligne.
Il se compose de chemises de nuit en batiste ou en soie, et pour l'hiver de soie plastronnée, de manière a ce que la poitrine de l'animal soit garantie de toute bronchite. Les chemises se boutonnent sur le dos, mais il s'en fait avec pantalons adhérents qui se fixent par une ceinture.


Celles-ci sont réservées aux petits chiens qui ont de grandes habitudes de propreté.
Le linge se complète par un certain nombre de mouchoirs en batiste garnie de dentelles, qui se mettent dans la poche de gauche du paletot et servent a essuyer les yeux, car beaucoup de ces intéressantes bêtes ont la vue délicate et pleurarde, notamment les carlins et les griffons à grands poils.
Les chaussures ne comportent ni chaussettes ni pantoufles, mais en revanche une série de bottines assez variées, les unes en chevreau, les autres en mordoré, en vernis ou en caoutchouc. Ces dernières sont les plus usitées. Vous remarquez qu'elles se lacent ou se boutonnent, au choix. On ne les met au chien qu'au sortir de l'appartement, pour qu'il ne se crotte pas les pattes et ne salisse pas les tapis et les meubles en rentrant. Comme le chien aime toujours a prendre l'air, il est le premier a réclamer ses chaussures, surtout quand il pleut, mais il y a des enfants terribles et mal élevés qui se permettent en promenade, de les cirer avec leur langue.


Passons aux costumes. Le saut de lit est, pendant la saison chaude, en mousseline ou en surah. Dés que vient l'automne on leur substitue la flanelle, la forme restant la même, a savoir celle d'une chemise un peu collante avec dessous doublé.
Le costume de bains-de-mer se fait en piqué blanc ou en étoffes très légères, dites de plage. Il se complète d'un petit chapeau canotier, dont l'usage ne se réalisera, je crois, que l'an prochain, a moins qu'on ne se décide pour la petite ombrelle en soie rouge, enfilée dans une bricole au-dessus du dos, et qui a le mérite de pouvoir servir d'en-cas, les jours d'orage.
Le costume de ville comporte un collet avec col médicis garni de fleurs, de couleurs diverses naturellement assorties a celles de la maîtresse. Il se met pour les visites.
Enfin le costume de cérémonie varie suivant sa destination. Pour un mariage, la fiancée sera revêtue de satin-blanc, — souvenez-vous-en, — avec bouillonnés de gaze imitant le voile, et fleurs d'oranger s'il s'agit d'une demoiselle ; de rubans clairs s'il s'agit d'une divorcée. Le prétendu sera en frac. La plus entière fantaisie peut présider a la tenue des garçons et filles d'honneurs.
Vous me demandez, maintenant, à combien peut se monter le devis d'un trousseau complet. Voici une moyenne modeste :
Collier en simili. ............ 12 francs.
Bracelet.................... 8 —
Demi douzaine chemises...... 60 —
Demi — mouchoirs..... 6 —
Deux doubles paires de bottines, dont une en chevreau. ..... 15—
Un costume saut de lit. ....... 15 —
Un — bains de mer. . . . . 15 —
Un — de ville.......... 30 —
Un — de cérémonie. .... 50 —
Un — de voyage ....... 25 —
Paletot d'hiver avec fourrures. 35 —
TOTAL. . . 271 francs.
Il s'agit bien entendu d'un trousseau très simple, pour un chien de moyenne condition, puisque à lui seul le collier peut valoir la somme totale que je viens d'indiquer. Mais il convient d'observer qu'a côté de la garde-robe d'autres dépenses s'imposent : les accessoires de toilette, par exemple, qui comprennent tout un attirail de peignes gros et fins, de brosses, de flacons d'odeurs, etc., et la niche que j'allais oublier. On en fabrique actuellement de fort jolies, en forme de pavillon chinois, capitonnées de soie blanche à l'intérieur, et garnies à l'extérieur, en veau mort-né blanc. Des petites fenêtres sont pratiquées dans les parois, autant pour la distraction du locataire que pour obtenir une aération conforme aux plus récentes découvertes de l'hygiène et de l'antisepsie. On fait des niches très convenables a partir de deux cents francs.
Ce disant, l'aimable tailleur, saisissant son mètre en étoffe, m'abandonna précipitamment pour aller prendre mesure à un client qu'on venait de lui amener, un fox terrier pesant 380 grammes et gros comme le poing. Un de mes confrères, M. André de Batz, écrivait il y a quelque temps sur le même sujet :
« II y a de braves femmes du peuple qui songeront avec mélancolie à ces robes de satin blanc, qui parent les noces des chiennes bien nées, elles qui n'avaient le jour de leur mariage qu'une pauvre robe d'indienne.
.... Ce sont là les passe-temps d'une aristocratie qui s'en va, comme s'en allaient les patriciens faisandés de la décadence romaine. Et la fin sera la même : le coup de balai de l'histoire qui jette au même égout, et les césars pourris et les républiques dégénérées ».


Certes, cette indignation part d'un bon naturel, mais n'est-ce pas trop de bruit pour une omelette ? Que quelques désoeuvrés s'amusent à jouer a la poupée vivante, au-delà de l'âge normal, la société en doit-elle périr ? J'imagine qu'à la tête d'une grande fortune, M. de Batz, et moi-même, et bien d'autres encore en feraient un autre usage. Mais étant donné qu'il y a des gens qui ne savent que faire de leur argent, on peut se louer qu'ils le remettent le plus vite possible en circulation : c'est la l'utilité sociale du luxe. Et peut-être après avoir piqué un certain nombre de collerettes bien payées, pour la levrette en paletot, l'ouvrière a la robe d'indienne pourra-t-elle aussi s'acheter un costume de mariée à sa fantaisie.

Extrait de l'ouvrage " Petits Métiers Parisien " de Guy Tomel. 1898