LES CHIENS DU MONT SAINT-BERNARD
extrait du livre " Les animaux historiques " par O. Fournier (vers 1850)

Entre le Valais et le val d'Aoste, entre la Suisse et l'Italie, s'élève un sommet terrible, à 2,317 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée. Éternelle patrie des glaces et des neiges, si quelquefois la cime sauvage se dépouille de sa blanche enveloppe, ce n'est point pour se couvrir de verdure et pour s'émailler de fleurs, c'est pour laisser voir des masses de rochers arides et nus. La végétation, si vigoureuse au pied du mont, sur le versant italien, s'épuise et meurt bien longtemps avant d'atteindre la crête. Là, croissent seulement, sous les rares abris qu'offrent des saillies de rochers, quelques touffes de gazon que dominent à peine quelques plantes herbacées. Au milieu même de l'été, d'épouvantables ouragans, balayant la neige qui couvre le sol, et la mêlant à celle que versent les nuages, bouleversent et obscurcissent sans cesse les airs de leurs tourbillons. Un petit lac, dont le bassin s'ouvre vers le haut de la montagne, au lieu de répandre la vie et le mouvement dans ces lieux désolés, ajoute encore à leur tristesse. Ses eaux, presque perpétuellement gelées, n'offrent que la blancheur terne de la glace, ou, si parfois le dégel les vient ranimer, elles prennent alors des teintes noires, profondes, qui leur donnent un caractère plus lugubre. Un torrent, le Valtorcy, qui tombe dans le Valais en se creusant d'affreux précipices, trouble seul le silence funèbre de la montagne. La vie animale en est absente comme la vie végétale, et les perdrix blanches elles-mêmes n'aventurent pas à cette hauteur leur course et leur vol. Deux villages, sis à mi-côte, Saint-Rémy, sur le versant italien, Saint-Pierre, sur le versant suisse, marquent les points où commence ce désert tout sibérien. C'est cependant à travers cette effrayante contrée, où tout secours manque à l'homme, et où de redoutables dangers le viennent assaillir, que se dirige une des deux seules routes qui unissent l'Italie à la Suisse. Le passage est si périlleux, que les anciens eux-mêmes avaient reconnu le besoin de se placer sous la protection de la Divinité avant d'entreprendre le voyage.

Un temple, consacré à Jupiter, avait été élevé au sommet du mont, et les voyageurs y déposaient des offrandes pour se rendre le dieu propice. Des pierres, des autels votifs et des inscriptions attestent encore que l'aspect menaçant de la montagne éveillait fortement la dévotion païenne. Le sentiment religieux chrétien devait s'y manifester d'une manière plus noble. La pensée d'un hospice était bien vaguement renfermée peut-être dans la construction d'un temple et d'une maison de prêtres destinés à la desservir ; mais elle ne fut développée qu'après l'établissement du christianisme, et ce ne fut môme que vers le milieu du dixième siècle que le Savoyard saint Bernard de Menthon eut la gloire de lui donner une entière exécution. Ce héros de l'humanité, que ses succès apostoliques dans les montagnes de l'Helvétie avaient rendu populaire, fonda une confrérie de religieux, dont le mont redoutable serait la seule patrie, et dont la vie devait être exclusivement consacrée à secourir les voyageurs, à les disputer au froid, aux tempêtes, aux avalanches. La généreuse milice fut bientôt formée, bientôt à l'œuvre, et, depuis tout à l'heure neuf siècles, elle se recrute et transmet sa mission d'âge eu âge, sans que jamais uns place demeure vide dans ses rangs. On ne saurait rendre trop d'hommages à la piété profonde, à l'ardente charité de ces disciples de saint Bernard; car toutes les douleurs, toutes les fatigues du corps et les impressions morales les plus tristes et les plus pénibles les attendent dans l'accomplissement de leur tâche. Jamais leurs yeux ne se reposent que sur une nature morte et désolée, que sur les misères et les souffrances de l'humanité ; jamais les doux moments que donnent un beau ciel, une tiède température, une riante et heureuse contrée, que donnent les arts et l'industrie de l'homme, n'arrivent pour eux ; jamais les joies de la vie, jamais le repos, jamais le calme! Pendant que les uns remplissent à l'hospice tous les soins d'une domesticité volontaire, les autres s'élancent en enfants perdus au milieu des tempêtes et des frimas, interrogeant les neiges, écoutant les moindres sons, et se précipitant à travers tous les périls au premier indice, au premier signal de détresse.

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